Couverture de Le Nouvel Hollywood
Sortie d'Usine · Volume I

Le Nouvel Hollywood

1967 – 1980
A. S. Cellier
À paraître
« Hollywood ne s'est pas effondré. Hollywood a été repris. »

1967. Hollywood meurt. Les studios saignent, les vieux barons jouent les derniers airs, personne ne sait à qui appartient la maison. 1980. Heaven's Gate s'écrase, et avec lui la décennie la plus libre du cinéma américain.

Entre les deux, treize ans. Cinq cinéastes sortis des écoles, Coppola, Friedkin, Scorsese, Lucas, Spielberg, qui prennent le pouvoir avant que les comptables ne reviennent fermer la porte.

Ce livre raconte comment ça s'est joué. Pas la mythologie. Les chiffres, les contrats, les nuits blanches, les ruptures, les pactes. Le moment précis où le cinéma a basculé, et celui, exact, où il s'est refermé.

Format
Essai
Pages
166
Langues
FR
Sortie
À paraître
Collection
Sortie d'Usine

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Extrait de Le Nouvel Hollywood

Extrait du livre594 mots · 3 min de lecture
Chapitre I

Hollywood au point mort

1963 — 1967

Cleopatra, la blessure originelle

Avant que le Nouvel Hollywood n'existe, il a fallu que l'ancien meure. Et avant que l'ancien meure, il a fallu qu'il fasse l'erreur de trop. Cette erreur s'appelle Cleopatra. Elle sort en juin 1963. Elle dure quatre heures. Elle a coûté entre trente et un et quarante-quatre millions de dollars selon les estimations, l'équivalent, en monnaie actuelle, d'un peu moins de quatre cents millions. Le studio qui l'a produite, 20th Century Fox, ne s'en remettra jamais complètement.

L'histoire est connue, mais elle mérite d'être racontée encore. Cleopatra commence à se tourner en septembre 1960, à Pinewood Studios près de Londres. Le budget initial : deux millions de dollars. Le réalisateur : Rouben Mamoulian, vétéran respectable mais sans vision particulière. L'actrice principale : Elizabeth Taylor, qui demande un million de dollars de cachet, un record absolu pour l'époque. Fox accepte. Fox croit qu'une histoire d'amour entre la reine d'Égypte et Marc Antoine, jouée par Liz Taylor, va remplir les salles. Fox a tort sur tous les plans.

Le tournage londonien dure huit semaines. Le climat anglais est désastreux pour reconstituer Alexandrie. Liz Taylor tombe malade, une pneumonie qui dégénère, une trachéotomie d'urgence, plusieurs semaines à l'hôpital. Fox interrompt. Mamoulian démissionne. Quand le studio relance le projet en 1961, c'est cette fois à Rome, sous la direction de Joseph Mankiewicz. Tout recommence. Décors entièrement reconstruits aux studios Cinecittà. Casting reconstitué : Rex Harrison en Jules César, Richard Burton en Marc Antoine. Liz Taylor, remise, qui touche désormais, entre les avenants successifs, plus de sept millions de dollars.

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À Rome, le tournage devient une fête publique. Liz Taylor et Richard Burton, tous deux mariés ailleurs, tombent amoureux sur le plateau. Le Vatican publie un communiqué pour dénoncer leur « érotisme vagabond ». La presse italienne ne parle plus que d'eux. Les paparazzi, le mot vient d'être inventé par Fellini deux ans plus tôt, campent autour des décors. Mankiewicz tourne le jour et écrit la nuit, parce qu'il a hérité d'un scénario en chantier qu'il doit terminer scène par scène. Il dort deux heures par nuit. Les figurants sont payés en lires que personne ne compte. Le service comptable de Fox, à Los Angeles, regarde les chiffres monter sans rien comprendre.

Cleopatra sort enfin le 12 juin 1963 à New York. La première dure quatre heures et trois minutes. Une partie du public se lève pendant l'entracte et ne revient pas. Les critiques sont polies sans être enthousiastes. Le bouche-à-oreille est lent. Le film fait carrière dans le monde entier, environ cinquante-huit millions de dollars de recettes aux États-Unis et un peu plus à l'international, mais il en faudrait soixante-dix pour atteindre l'équilibre, compte tenu des frais de distribution. Fox perd l'argent qu'il n'a plus. Spyros Skouras, président du studio depuis 1942, démissionne. Darryl F. Zanuck, ancien chef des productions, revient en urgence sauver la maison. Il vend les actifs immobiliers du studio à Los Angeles, soixante-trois hectares à Century City, pour quarante-trois millions de dollars. C'est ce qui permet à Fox de survivre.

Cleopatra n'est pas un mauvais film. Les amateurs de cinéma classique le défendent. Il a une beauté étrange, plombée, qu'on retrouve dans certaines productions épiques des années soixante. Mais Cleopatra est une catastrophe industrielle. Et plus profondément, c'est le signe d'une chose que Hollywood refuse encore de voir : les recettes qui ont fait fonctionner l'industrie pendant trente ans ne fonctionnent plus. Le grand spectacle en CinemaScope avec des stars hors de prix, des décors gigantesques et des tournages internationaux ne ramène plus le public. Le public, justement, est ailleurs.

Il regarde la télévision.

Fin de l'extrait.